Genre et sécurité alimentaire

Il y a suffisamment de nourriture dans le monde pour nourrir tous les êtres humains, et pourtant le nombre de personnes souffrant de la faim demeure « intolérablement élevé » (FAO 2014 : 4). Bien que l’objectif 1c des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) de réduire de moitié d’ici 2015 la proportion des personnes sous-alimentées dans le monde soit « à notre portée » (ibid.), les estimations prudentes indiquent que le nombre global de personnes dans le monde à avoir souffert de malnutrition chronique extrême entre 2012 et 2014 s’élèverait à environ 805 millions (FAO 2014). Cependant, ces chiffres sous-estiment la véritable ampleur de la faim et de la malnutrition. En particulier, ils ne rendent pas compte des carences en micronutriments ou « faim invisible »  (FAO 2012: 23) qui affectent 2 milliards de la population mondiale et contribuent au retard de croissance ainsi qu’à l’augmentation des taux de morbidité et de mortalité (IFPRI, Concern et. al. 2013). En d’autres termes, nous sommes loin d’avoir atteint l’objectif 6 du Sommet Mondial sur l’Alimentation (SMA) : réduire de moitié le nombre de personnes souffrant de malnutrition d’ici 2015.

Des populations entières sont affectées par l’insécurité alimentaire, mais de nouvelles données convergent pour démontrer que ce sont les femmes et les filles qui en subissent le plus les impacts : au moins 60% des personnes malnutries sont des femmes et des filles (UN ECOSOC 2007 ; PAM 2009). Il existe une étroite relation entre les niveaux les plus élevés d’inégalité de genre et d’insécurité alimentaire, de malnutrition (FAO 2012) et d’autres carences nutritionnelles. Par exemple, malgré une croissance économique rapide en Inde, des milliers de femmes et de filles ne bénéficient toujours pas de sécurité alimentaire et nutritionnelle, en grande partie du fait des inégalités femmes-hommes persistantes dans de nombreuses régions (Ramachandran 2006: 1; FAO 2012). Ces profondes inégalités subsistent malgré le fait que les femmes constituent la majorité des agent-e-s de production alimentaire dans le monde, et que ce sont elles qui doivent gérer les besoins nutritionnels de la famille (v. chapitre 2). Souvent, les femmes pauvres accomplissent ce rôle en dépit de contraintes de genre qui limitent leur accès aux ressources productives ; en dépit aussi de forces mondiales et nationales qui rabaissent la valeur marchande de leurs productions, et font monter les prix des aliments qui leur sont nécessaires. En outre, les besoins nutritionnels des femmes (et généralement, ceux de leurs filles aussi) sont négligés parce que, dans de nombreuses cultures, leur statut est considéré comme inférieur et leurs besoins secondaires par rapport à ceux des hommes et des garçons.

En Bref - Genre et sécurité alimentaire

Dans la présente parution, En Bref défend l’idée que s’attaquer aux injustices de genre et doter les femmes d’une véritable autonomie, ce n’est pas seulement un prérequis fondamental de l’amélioration de la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Il faut considérer la question comme un objectif en soi. En Bref présente en vision préliminaire une sécurité alimentaire et nutritionnelle équitable du point de vue du genre, en plaçant le droit à la justice, alimentaire d’une part, entre femmes et hommes d’autre part, au centre de toutes les interventions. Deux études de cas, produites en collaboration avec des actrices et acteurs de la sécurité alimentaire, fournissent des exemples d’interventions porteuses de transformations des relations femmes-hommes. La première se déroule en Inde ; la seconde auprès de communautés Maya Chorti. Chacune de ces expériences est une source d’inspiration.

Rapport Global - Genre et sécurité alimentaire

Les inégalités de genre, en tant qu’elles contribuent à la faim et à la malnutrition, ainsi qu’à leur exacerbation, font l’objet d’une évaluation critique tout au long du rapport. Des exemples précis sont donnés pour incarner les enjeux de genre et de sécurité alimentaire dans des réalités vécues. Le rapport examine le paysage actuel des politiques en matière de genre et de sécurité alimentaire, et porte un regard critique sur les concepts, les cadres, les conventions, les principes et les politiques qui influencent les réponses à la crise alimentaire mondiale. S’il y a de nombreux éléments positifs parmi ces réponses, il y a aussi d’importantes mises en garde à faire concernant la compréhension actuelle du ‘problème’ et de ses solutions.

Il est urgent de renoncer à l’approche ‘à deux voies’ pour assurer la disponibilité de la nourriture dans les pays pauvres. La première voie consiste à promouvoir des stratégies d’aide alimentaire à court terme, et la seconde des stratégies à plus long terme de croissance économique via le développement de l’agriculture intensive et la libéralisation du commerce. L’idée défendue dans ce rapport est qu’il est essentiel d’accroître la capacité de production des petites exploitations agricoles et d’investir dans l’agriculture. Cependant de nombreuses questions restent sans réponse : comment résoudre la question de l’accès inégal des femmes aux ressources productives et aux marchés ? Comment s’assurer que la nourriture est équitablement partagée entre femmes et hommes, filles et garçons, au sein des familles ? Comment aborder les causes profondes de l’inégalité de genre ? D’autre part, ces stratégies ‘à deux voies’ ne contribuent pas à remettre en cause les politiques économiquement et écologiquement non durables qui perpétuent l’insécurité alimentaire et la malnutrition, et creusent les inégalités de genre dans le monde.

Nous allons montrer qu’une interprétation restreinte du problème de la faim et de ses solutions limite l’efficacité des politiques en matière de sécurité alimentaire. Des politiques aveugles au genre ne peuvent s’adresser efficacement aux femmes et aux filles, pourtant davantage affectées par ce problème, ni s’attaquer aux cycles de la discrimination, moteurs de l’insécurité alimentaire, ni même, dans certains cas, identifier les besoins spécifiques des hommes et des garçons les plus vulnérables. Il est clair qu’aujourd’hui on laisse passer des opportunités de transformation des inégalités de genre et d’autonomisation des femmes, opportunités qui contribueraient à promouvoir leur statut social, à élargir la gamme de leurs choix, à reconnaître et à réduire leur charge de travail domestique non rémunéré, et à mettre fin au scandale mondial des violences de genre.